Tous les jours, une personnalité s'invite dans le monde d'Élodie Suigo. Vendredi 14 février 2025 : l’acteur et réalisateur, Jacques Weber. Il joue au Théâtre de la Renaissance aux côtés d'Élodie Navarre dans la pièce : "L'Injuste".
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00:00Bonjour Jacques Weber. Vous êtes acteur et réalisateur, vous semblez être né pour jouer,
00:04incarner, interpréter, pour raconter aussi. Vous êtes d'abord tourné vers l'art dramatique à
00:10l'école de la rue Blanche avant d'intégrer le conservatoire en 1969 avec à la clé un prix
00:15d'excellence. Votre mentor s'appelait Pierre Brasseur. Votre cap et votre boussole ont
00:25toujours été vos convictions, votre instinct, deux traits de votre personnalité semble-t-il,
00:29qui vous ont dicté vos choix. Vous avez dit non à la comédie française, oui au théâtre dit
00:34populaire, notamment celui de Robert Hossein à Reims. Votre premier costume porté à la télé en
00:4070 était celui de Tartuffe, mais c'est celui de Cyrano de Bergerac qui vous a collé le plus à la
00:45peau. Il vous a d'ailleurs permis de l'incarner plus de 500 fois sur scène au théâtre et d'obtenir
00:51pour votre rôle de guiche dans le film Cyrano de Bergerac, Jean-Paul Rapneau, le César du meilleur
00:56acteur dans un second rôle. Alors oui vous œuvrez entre le petit, le grand écran et le théâtre, mais
01:02s'il ne devait en rester qu'un, nul doute que ce serait sans doute de choisir les planches. Vous
01:08y êtes actuellement pour la pièce L'Injuste aux côtés d'Elodie Navarre. Vous êtes François Genoux,
01:12banquier des nazis. Elodie est une journaliste israélienne. On assiste à une interview de cet
01:18homme qui est évidemment dans un bunker du côté de la forêt suisse. Il n'a pas de regrets, pas de
01:26remords, pas de scrupules. Il est toujours ancré dans ses convictions et dans ses soutiens avec
01:31celui pour lequel il a œuvré tout au long de sa vie, Adolf Hitler. Je voudrais que vous me
01:37parliez de ce rôle. Vous avez mis du temps à dire oui, Jacques Weber. Il y avait un problème de
01:42morale ou de retour à cette moralité finalement ? Non, ce n'est pas le rôle en soi qui m'a posé
01:52ce problème. C'est comment pouvait être commenté entre autres le problème des médias et reçu une
02:02pièce qui mettait en jeu un drame que nous traversons en ce moment de façon extrêmement
02:10violente. Puisque oui, à un moment donné, même un nazi chante des mouvements arabes de révolution
02:25et entre autres défend mordicus les positions palestiniennes devant une israélienne. Alors,
02:33je ne suis pas en train de dire que je suis pour telle ou telle autre partie, car je pense qu'il
02:39faut hélas, nous n'en avons jamais le temps désormais, beaucoup de nuances dans ce problème
02:44extrêmement complexe. Il faut peut-être plus en référer finalement à l'humain et à la misère
02:48qu'il y a, le drame humain qu'il y a de part et d'autre. Mais n'entrons pas dans ce débat trop
02:53complexe et qui hélas se radicalise. En tout cas, ce qui est vrai, c'est que moi ça me posait un
02:58problème. Parce que je me disais, mais comment tout ça va être reçu et commenté ? Je me disais,
03:05comment ça peut être audible ? Comment ça peut être reçu ? Et puis je me suis dit qu'après tout,
03:10moi mon rôle d'acteur était d'abord bien sûr d'interpréter. Et après tout, les méchants,
03:16il en existe chez Shakespeare, chez Molière, chez Tchékov, chez Brecht, enfin partout. Mais
03:24surtout, c'était d'interroger et non pas de répondre. C'est une pièce qui interroge beaucoup.
03:30On se retrouve devant une journaliste israélienne qui questionne tellement justement et précisément
03:38cet homme qui est une sorte de génie du mal, qu'on démantibule le mal. Et en même temps,
03:45on se dit, nom de Dieu, ça fonctionne très intelligemment le mal. C'est terrible cette
03:51contradiction qu'il y a entre une vive intelligence et une erreur pareille sur les plans fondamentaux
03:56et l'inhumanité pareille. C'est assez troublant. Mais jusqu'au bout, ce qui est terrifiant,
04:03c'est son positionnement, leur positionnement. A aucun moment, ils n'ont de remords, ils ne se
04:11disent mais non, en fait, on n'aurait pas dû. Vous savez, Jouvet, quand il donnait ses cours
04:17d'art dramatique, il parlait de la race des convaincus. Il disait, il y a des gens,
04:24quoi qu'il se passe, quoi qu'il arrive, quoi que vous leur disiez, ils restent des convaincus. On
04:30ne peut pas les ébranler du tout. C'est un type de tempérament. Ça, ça m'a beaucoup intéressé
04:37aussi. Ça ne peut pas bouger, ça ne bouge pas. Et puis, ce qu'il y a de beaucoup plus complexe,
04:42c'est qu'il y a des, comment dirais-je, ils font appel parfois à des raisonnements qui partent
04:50de constats qui peuvent paraître un peu évidents, un peu simples. Et comme en ce moment, c'est pour
04:57ça d'ailleurs qu'ils reçoivent une adhésion terrible, puisque le drame de notre monde à l'heure
05:02actuelle, c'est que le simplisme prévaut et que toute l'Europe, alors qu'elle avait progressé
05:10pendant des années, est en train de régresser considérablement. Il n'y a qu'à voir cette
05:14grande réunion en Espagne avec tous les partis d'extrême droite, où d'ailleurs Mme Le Pen,
05:19qui essaie sans arrêt de nous dire qu'elle s'est arrondie, qu'elle est maintenant tout à fait
05:23respectable, elle était au premier rang avec les pires individus. Voilà. Donc, c'est une parenthèse,
05:29mais qui compte beaucoup à mes yeux.
05:31– Ce qui ressort aussi, à travers ça, c'est l'éducation qu'on peut avoir, Jacques Weber.
05:37Parce que beaucoup disent, mais il n'a pas eu d'éducation pour faire ce qu'il a fait, quand on sait d'où il vient.
05:43Ils vous ont laissé quoi et transmis quoi, vos parents, vous ?
05:47Parce que ça pose une vraie question sur la transmission.
05:49– Oui, mais ça pose une question qui est extrêmement complexe, sur laquelle moi,
05:52je n'ai pas de réponse définitive, étant donné que la meilleure éducation peut amener
05:59à la pire réaction contre cette éducation très formatée. Et puis l'inverse, trop libertaire,
06:06ça vous amène aussi au pire des choses, ou même à des choses magnifiques. On ne sait jamais.
06:11C'est vraiment au niveau de l'individu que ça se joue, j'ai l'impression.
06:16Enfin, moi, là-dessus, je n'ai pas de vraie réponse.
06:19Ce que je sais, c'est que moi, j'étais dans une famille relativement,
06:23ah oui, pas relativement d'ailleurs, équilibrée, avec une difficulté sociale certaine,
06:28pas colossale, mais certaine. On était de la toute petite bourgeoisie,
06:34il fallait quand même bien calculer les sous.
06:37J'avais un père un peu trop sûr de lui et qui était assez méprisant, c'était un scientifique.
06:45Et ça lui arrivait de nous traiter de petites imbéciles, ce qui n'était pas follement gai, forcément.
06:51On n'avait pas la parole à table, enfin, il y avait des tas de choses comme ça qui étaient un peu contraignantes.
06:55J'ai eu une envie très rebelle d'exister autrement, dans un monde, un monde imaginaire,
07:04un monde rêvé, un monde merveilleux. Et moi, d'ailleurs, un de mes grands problèmes,
07:08et peut-être même un de mes défauts, quand je joue, c'est de toujours vouloir atteindre
07:13la transcendance, le lyrisme, la grandeur. Oui, de m'éloigner du réel.
07:19Le réel m'emprisonne un peu, oui, c'est vrai. Alors pourquoi ? Je ne sais pas.
07:24Il n'a aucun regret, ce personnage. Est-ce que vous, vous en avez ?
07:27J'ai toujours des regrets en sortant d'une interprétation, la plupart du temps,
07:33de ne pas l'avoir aussi bien joué que je le souhaitais. Ça, c'est un regret permanent chez moi.
07:38J'ai beau faire 600, 500 fois Cyrano, je ne sais plus combien de fois le Roi Leer, Alceste, Don Juan,
07:45tous les rôles que j'ai pu jouer, quand c'est fini, je dis « Ah, zut, j'ai coupé quelque chose,
07:50j'aurais dû le... ». Voilà, j'ai envie de revenir dessus.