Au XIXe siècle, la révolution industrielle bouleverse le monde paysan. Les anciennes solidarités villageoises sont démantelées, la population agricole chute. L'heure est à l'exode rural.
Mais lorsque les nationalismes explosent, le paysan, opposé à l'ouvrier, est promu premier défenseur de la patrie. Après les deux guerres mondiales, le modèle productiviste s'impose partout. Le champ devient usine ; le cultivateur, technicien spécialisé. Aujourd'hui ce modèle est en crise. Le retour des paysans est-il le recours ? Année de Production :
Mais lorsque les nationalismes explosent, le paysan, opposé à l'ouvrier, est promu premier défenseur de la patrie. Après les deux guerres mondiales, le modèle productiviste s'impose partout. Le champ devient usine ; le cultivateur, technicien spécialisé. Aujourd'hui ce modèle est en crise. Le retour des paysans est-il le recours ? Année de Production :
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00:00...
00:20Pendant plus d'un millénaire, l'Europe entière était paysanne.
00:25De génération en génération,
00:27des hommes et des femmes proches de la terre en ont pris soin
00:31pour se nourrir et nourrir leurs semblables.
00:35Mais que savons-nous de leurs peines et de leurs rêves,
00:37de leur solidarité et de leur révolte contre tous les dominants
00:41qui veulent s'emparer de leurs champs et de leur travail ?
00:46Privés de pouvoir et de récit,
00:49ce peuple paysan a longtemps vécu dans le silence et l'obscurité.
00:54Aujourd'hui, on le dit en voie de disparition.
00:57Pourtant, son histoire est plus actuelle que jamais,
01:01traversée depuis 15 siècles par une même question,
01:04celle de la terre et de son usage.
01:07...
01:13Pour moi, c'est pas un hasard
01:15s'il y a autant de suicides chez les agriculteurs à l'heure actuelle.
01:19C'est le signe d'une détresse économique, mais aussi sociale,
01:25disons que la dureté du travail paysan est supportable
01:28parce qu'on le vit ensemble et qu'il y a une convivialité.
01:32On s'engueule énormément avec ses voisins,
01:35mais il y a quelque chose du faire ensemble,
01:38alors que la solitude de l'exploitant agricole moderne,
01:42qui est juste là avec ses machines
01:45et ses immenses monocultures,
01:48je pense que c'est une perte de sens complet
01:51par rapport à ce qu'est la réalité du travail paysan.
01:55Il y a encore de très nombreux pays, dans les pays du Sud,
01:58où il y a des vraies communautés paysannes.
02:00Est-ce qu'on peut être paysan sans avoir une communauté paysanne ?
02:03C'est une vraie question.
02:04...
02:07La communauté villageoise, un paradis sur terre,
02:10fait de solidarité et d'harmonie.
02:13Ou bien un enfer, un concentré de haine et de violence.
02:18...
02:20Il est important de ne pas idéaliser la paysannerie.
02:23Les paysans peuvent se comporter très mal les uns envers les autres.
02:27Les hommes paysans envers les femmes paysannes,
02:30les voisins paysans entre eux,
02:33les riches paysans envers les paysans modestes,
02:36les villageois envers les étrangers.
02:39Un récit du début du XIe siècle
02:43relète l'histoire d'un certain Arnulf.
02:46Après avoir été blessé par des voleurs dans les Ardennes,
02:49il arrive dans un village à l'article de la mort.
02:52Les paysans sont très méfiants.
02:55Ils le soupçonnent d'être lui-même un voleur,
02:58venu reconnaître les lieux avant de piller le village.
03:04Au bout d'un moment,
03:07ils finissent par admettre qu'il est vraiment blessé.
03:10Et ils se montrent enfin gentils.
03:13Pourtant, quand il meurt,
03:16il n'y a pas d'inquiétude.
03:19Il ne peut pas être enterré au cimetière.
03:23C'est un étranger.
03:26Quand bien même cette histoire ne serait que pure invention,
03:29elle reflète bien la méfiance de l'étranger
03:32qui caractérise nombre de communautés paysannes.
03:40La communauté villageoise sait se protéger de ce qui vient d'ailleurs.
03:44Dans ce film des années 30,
03:48la menace étrangère est une jeune fille de mauvaise réputation
03:51venue de la grande ville
03:54et accusée d'avoir mis le grappin sur le meilleur parti du village.
03:57Vous savez ce qu'on fait à Saint-Jean
04:00quand une veuve sort mari trop tôt ?
04:04Ou qu'une femme trompe son mari ?
04:07Ou quand on ne veut plus quelqu'un dans le pays ?
04:10Un charivari !
04:29Un charivari, c'est un concert de musique concrète
04:32donné devant la maison d'un villageois
04:35dont on veut stigmatiser l'attendue.
04:39C'est un des plus anciens rituels paysans.
04:42Son origine est obscure.
04:45Il remonte sans doute à de vieux mythes d'animaux à la sexualité débridée.
04:48Mais le sens est clair.
04:52Organisé par les jeunes hommes célibataires,
04:55ce désordre sonore stigmatise le mariage entre riches et pauvres,
04:58entre partenaires d'âges différents
05:01ou toute autre conduite qui dérègle le marché matrimonial.
05:04Il accompagne souvent d'autres rituels
05:07comme la chevauchée de l'âne
05:11où un mari trompé ou battu par sa femme
05:14est promené à travers le village,
05:17assis à l'envers sur la bête,
05:20signe que sa conduite a perturbé l'ordre des choses.
05:23Au XXe siècle,
05:27ces rituels d'humiliation peuvent prendre un tour plus politique
05:30comme celui qu'inflige des moissonneurs
05:33à un gros fermier du sud de l'Italie
05:36qui s'amuse devant la caméra d'un ethnologue militant.
05:51La violence paysanne n'est pas seulement rituelle.
05:54Du XVIe au XVIIe siècle,
05:57les peintres se délectent de ces rixes
06:00provoquées par l'alcool et le jeu.
06:04Mais au XIXe siècle,
06:07la violence paysanne n'amuse plus.
06:11Elle est fraie.
06:14Des tableaux pittoresques,
06:17elle passe aux archives judiciaires
06:20qui témoignent de son omniprésence dans la vie villageoise.
06:23Elle prend sa source au sein de la cellule familiale.
06:27On s'y déchire jusqu'au meurtre,
06:30entre frères et sœurs,
06:33de village ou d'autorité.
06:36Mais toute la famille se ressoude pour combattre le voisin
06:39en cas de conflit de bornage ou de droit d'accès
06:42aux parcelles enclavées,
06:46qu'on le revendique pour soi ou qu'on le refuse à l'autre.
06:49Tout cela est mis de côté
06:52quand les voisins font front commun avec ceux de leur faction,
06:55comme dans la France du XIXe siècle,
06:58les républicains contre les royalistes.
07:01C'est pour affronter le village d'à côté.
07:05Tout au long du XIXe siècle,
07:08ces batailles rangées d'une violence extrême
07:11rassemblent plusieurs centaines de jeunes combattants,
07:14surtout dans le sud de la France et en Espagne.
07:17Ces batailles opposent des villages,
07:21des paroisses ou des communautés
07:24qui se disputent l'usage des communs.
07:27C'est un bois, un pré,
07:30où les habitants de plusieurs villages mènent tous pêtre leur bête
07:33et ils se battent, car chaque village revendique
07:36le droit exclusif de s'en servir.
07:40L'autre casus belli courant est le marché matrimonial.
07:43Si un jeune homme se met à faire la cour,
07:46à tenter de séduire une jeune fille
07:49d'un village voisin,
07:52ça suscite aussitôt l'hostilité.
07:56C'est ce qu'on appelle l'hospitalité.
07:59Ça suscite aussitôt l'hostilité des autres garçons du village
08:02qui se sentent attaqués,
08:05et à juste titre,
08:08parce que ça risque de réduire leur propre chance de se marier.
08:11Dans la société rurale de l'époque,
08:15un célibataire est un raté.
08:19À défaut d'images d'époque,
08:22il y a ce grand succès des années 60
08:25qui réduit les guerres villageoises
08:28à de simples jeux d'enfants.
08:31C'est nostalgique, amusant,
08:35mais aussi un peu condescendant.
08:38Une façon de dire que les paysans eux-mêmes
08:41ne sont que de grands enfants.
08:44Il y a des traces dans les annales des mairies
08:47ou les archives judiciaires,
08:51mais c'est surtout la presse qui en parle.
08:54Elle qualifie ces événements d'actes de sauvagerie
08:57et elle établit une comparaison très révélatrice.
09:00En Espagne, par exemple, on disait
09:03que ces jeunes des campagnes
09:07ne se comportent guère autrement
09:10que les berbères du rif.
09:13La région au nord du Maroc
09:16que l'Espagne colonisait à ce moment-là
09:19ou que les sauvages du Congo.
09:22C'était très fréquent,
09:26et cela en dit long.
09:29En parlant de ces incidents violents,
09:32on faisait le parallèle entre des paysans,
09:35membres à part entière de la communauté nationale
09:38et des peuples que l'on considérait comme primitifs.
09:41La violence spontanée,
09:45pas celle dont les formes étaient jugées acceptables,
09:48était perçue comme une absence de civilisation.
09:51Il n'y a pas besoin d'aller en Amérique
09:54pour observer les sauvages,
09:57écrit Balzac en 1840 à propos des paysans français.
10:06Géronimo, le chef apache.
10:09Et Maria, la paysanne sorcière bretonne.
10:12Ils ont trois siècles de retard,
10:15dit un notable.
10:18Et un autre.
10:21On ne peut pas imaginer
10:25que du sang coule sous leur peau épaisse.
10:28Et pour le préfet de l'Ariège,
10:31les paysans sont aussi sauvages
10:34que les ours qu'ils élèvent.
10:37Le mot paysan fait place à celui d'agriculteurs,
10:40jugés plus dignes
10:44et célébrés lors de cérémonies annuelles
10:47les commisses agricoles,
10:50à la fois foires, fêtes, concours
10:53et promotions de la modernisation
10:56placées sous le patronage bienveillant des autorités.
11:00Le service militaire obligatoire,
11:03la conscription,
11:06pousse également les paysans à sortir de leur monde,
11:09réduisant ainsi l'écart qui les sépare
11:12du reste de la nation.
11:15Un homme incarne alors
11:19ces deux piliers de l'intégration,
11:22le général Bugeaud,
11:25qui est tout à la fois un farouche défenseur de l'ordre social
11:28et un partisan fervent de la modernisation de l'agriculture.
11:31En 1830, il applique ses idées en Algérie
11:34en faisant de la destruction de l'agriculture traditionnelle
11:38une arme de la conquête.
11:41Pour réduire les indigènes, dit-il,
11:44il faut brûler leurs moissons,
11:47abattre leurs arbres fruitiers et leurs bétailles.
11:50La conquête achevée,
11:54on sédentarise les populations nomades,
11:57seul moyen de les contrôler et d'empêcher les rébellions.
12:00Enfin, on transforme les paysans autochtones
12:03en ouvriers agricoles au service des colons français
12:06et on remplace les cultures traditionnelles
12:09par des cultures européennes
12:13destinées à nourrir la métropole.
12:16Il fallait absolument remplacer
12:19toutes les espèces végétales,
12:22y compris animales,
12:25par des espèces européennes, françaises.
12:29Et ça, ce n'était pas possible
12:32sans l'élimination
12:35de cette catégorie de paysans algériens
12:38et qu'il fallait donc éliminer cette paysannerie
12:41et la remplacer.
12:44Donc, tout ce discours-là,
12:48lié au développement des semences,
12:51à une agriculture de type colonial,
12:54se développe au XIXe siècle.
12:57Et on le retrouve encore aujourd'hui.
13:00On a, par exemple, dans beaucoup de nos pays,
13:03éliminé toute création
13:07d'une banque de gènes
13:10qui préservait les semences indigènes,
13:13les semences locales,
13:16qui, pour beaucoup d'entre elles,
13:19avaient été sélectionnées
13:23sur une période historique assez longue
13:26et qui tenaient compte à la fois du sol,
13:29le terrain qui était maîtrisé par les paysans.
13:32La destruction de l'agriculture traditionnelle
13:35et de son tissu social
13:38provoque en Algérie des épisodes de famines
13:42qui font entre 300 000 et 500 000 morts.
13:53A la même époque en Europe,
13:56l'Irlande se développe également.
13:59Le pays a été colonisé par les Anglais
14:02qui ont remplacé le pastoralisme traditionnel
14:06par la culture du blé et l'élevage du bétail
14:09destinés au marché anglais.
14:12Les paysans irlandais, eux, étaient encouragés
14:15à cultiver la pomme de terre, devenue leur aliment quasi-exclusif.
14:22Sur les pentes d'Aquille Island,
14:25on peut encore voir les traces laissées par leurs champs.
14:29Et juste à côté,
14:32les ruines d'un des villages totalement rayés de la carte
14:35lors de la Grande Famine de 1847
14:38due à plusieurs années de mauvaises récoltes.
14:51Et tandis que les paysans meurent par dizaines de milliers,
14:54l'exportation du blé et du bétail vers l'Angleterre
14:57se poursuit comme si de rien n'était.
15:05Bilan, 1 million de morts
15:08et 1 million d'Irlandais contraints à l'exil
15:11vers l'Amérique ou le Canada.
15:15C'est le premier temps d'une grande migration
15:18à laquelle viendront s'ajouter dans les décennies suivantes
15:21les plus pauvres d'Europe.
15:26Les paysans sont aussi de plus en plus nombreux
15:29à partir pour la ville.
15:32Ce mouvement existe depuis le Moyen-Âge.
15:36Sans un apport constant de population paysanne,
15:39certaines grandes villes auraient tout simplement disparu.
15:42Mais la révolution industrielle du XIXe siècle
15:45lui donne une autre dimension.
15:48Les paysans ont besoin de main-d'oeuvre.
15:51Ca tombe bien, car elles fabriquent en même temps
15:55de nouvelles machines agricoles et des engrais industriels
15:58qui remplacent en grande partie l'ancien travail paysan
16:01et libèrent la main-d'oeuvre pour l'industrie.
16:09En même temps, la religion et les valeurs traditionnelles reculent.
16:12Tandis que des lois libérales comme celle de 1891
16:16qui abolit en France la veine pâture
16:19achèvent de démanteler les anciennes solidarités villageoises.
16:24Résultat, en France, la population rurale
16:27passe de 18 millions en 1881
16:30à 15 en 1911
16:33et à 8 en 1962,
16:37l'année où la télévision française tourne ce film.
16:46Le café et l'église,
16:49c'est tout ce qui reste de l'ancienne vie communautaire.
16:52Le village n'est plus qu'un décor
16:56qui a perdu son sens.
16:59Et de l'autre côté,
17:02les promesses de la grande ville et de la vie moderne
17:05et la volonté d'un jeune paysan d'échapper à sa condition.
17:16Salut les gars.
17:19Adieu les gars.
17:22Continuez à tourner en rond sur la place si ça vous amuse.
17:26Moi, je pars. A Paris.
17:29Au milieu du XXe siècle,
17:32ce simple fait de vouloir exercer sa liberté de partir
17:35était encore présenté sous des couleurs tragiques.
17:46Un saut dans le temps.
17:49Une ferme dans le pays nantais.
17:52Allez.
17:56Là où, à l'époque de mes parents, on s'installait pour une carrière,
17:59aujourd'hui, je ne suis pas sûre
18:02que les jeunes qui s'installent aujourd'hui
18:05envisagent ce métier-là pour 40 ans non-stop.
18:08Parce que dans tous les métiers, c'est comme ça.
18:11On a des projets, ça change.
18:15Il y a sûrement plein de choses à inventer
18:18pour que nous, paysans, si on ne veut pas se sentir enfermés
18:21et contraints à ce métier-là, on puisse aller faire autre chose
18:24et pourquoi pas revenir dans le métier après.
18:27Chose qui n'est pas forcément si simple aujourd'hui.
18:31On doit pouvoir imaginer le métier
18:34pour que demain, on puisse s'installer en agriculture
18:37si, à un moment donné dans notre carrière,
18:40on peut devenir réalisateur de films ou quoi que ce soit,
18:43faire le tour du monde.
18:46Il y en a qui arrivent, mais ça reste assez anecdotique.
18:50On puisse quitter le métier
18:53et pourquoi pas revenir plus tard.
18:56Mais je pense que demain...
18:59Aujourd'hui, quel jeune, dans n'importe quel métier,
19:02arrive dans le milieu professionnel en se disant
19:06« Je vais faire ce métier pendant 40 ans ».
19:09L'exode rural
19:13En 1892, la grande fuite des paysans
19:16reçoit une appellation mythique
19:19inventée par un écrivain anglais.
19:22Exode rural,
19:25par analogie avec l'exode biblique,
19:29celui de la sortie d'Égypte.
19:32Dans la Bible, l'exode, c'est la fin de l'esclavage,
19:35une libération.
19:38Les égypticiens de la fin du XIXe siècle
19:41sont plutôt comme le Pharaon,
19:44furieux de voir ses esclaves partir.
19:48Pour eux, l'exode rural est une catastrophe
19:51aux dimensions apocalyptiques.
19:54Le ministre français de l'Agriculture,
19:57Jules Méline, traite de « déserteurs »
20:00les paysans qui partent à la ville.
20:04Ils sont, dit-il, mus par un égoïsme
20:07qui met en péril la conservation
20:10de la puissance militaire française.
20:13Quant au chancelier Bismarck,
20:16qui industrialise l'Allemagne à marche forcée,
20:19il veut garder ses paysans
20:23pour faire contrepoids au radicalisme du monde ouvrier.
20:37Au tournant du XXe siècle,
20:40le mythe du soldat-laboureur
20:43connaît ainsi son heure de gloire.
20:46Costaud et docile, contrairement à l'ouvrier,
20:49le paysan est promu défenseur n°1
20:53de l'ordre social et de la patrie.
20:56Le paysan qui, à l'époque médiévale
20:59ou à l'époque moderne,
21:02n'était pas vraiment considéré
21:05comme très intéressant,
21:08face à la transformation des sociétés,
21:12à l'urbanisation, au développement de l'industrie,
21:15à la définition des frontières,
21:18la question du rapport au territoire, au sol,
21:21la construction d'une identité repose sur le paysan.
21:24Et là, on voit dans toute l'Europe
21:28naître des mouvements folkloristes,
21:31des mouvements régionalistes,
21:35dans un certain nombre de pays,
21:38ressortir cette idée que le paysan serait fécond par nature.
21:41Ce qui n'est pas du tout le cas, mais ce n'est pas grave.
21:44Et donc, effectivement, ce jeu sur lequel se greffe
21:47la question de la guerre et du combat,
21:51puisque, au temps des armées de masse
21:54et des armées de conscription,
21:57le paysan est considéré comme le soldat par excellence,
22:00dans la phrase zéologie et le discours.
22:03C'est-à-dire qu'on gagne la guerre parce que les Allemands sont des ouvriers.
22:06Et donc, l'ouvrier ne peut pas supporter les tranchées.
22:10Il est habitué à aller au café, à avoir des pantoufles et à faire les 3-8.
22:13Donc, il est fainéant par nature, le paysan.
22:16Il fait ce qu'on lui dit.
22:19A partir du milieu du XIXe siècle,
22:22les paysans européens obtiennent progressivement le droit de vote
22:26et deviennent une force politique.
22:29Ils forment des partis et prennent modèle sur les syndicats ouvriers
22:33et leurs méthodes.
22:36En France, en 1907, les Vignerons du Midi mobilisent
22:39des centaines de milliers de participants
22:42lors de gigantesques meetings,
22:45dénonçant la fraude et la concurrence des vins algériens.
22:49Signe de modernité, la ville n'est plus une cible à piller,
22:52mais un décor de la protestation,
22:55une caisse de résonance.
22:58Quatre ans plus tard,
23:01ce sont les Vignerons de l'Est de la France
23:04qui manifestent de façon spectaculaire.
23:08Filmé pour la toute première fois,
23:11le rituel, qui deviendra classique,
23:14de la violence paysanne.
23:22Cette violence est en grande partie instrumentalisée
23:25par les agriculteurs eux-mêmes
23:28pour faire un aspect particulier de leur répertoire.
23:31Ils ont joué sur les représentations
23:35qui collaient à leur identité.
23:38C'est cette identité de dire que le paysan est proche de la terre,
23:41il est proche des forces primitives
23:44et que quand il n'est pas content, il l'exprime de façon virulente,
23:47il ne s'embarrasse pas de détails
23:51contre une civilisation des mœurs.
23:54Cette représentation est présente dans toute l'histoire.
23:57Les paysans se la réapproprient
24:00quand ils commencent à produire leur propre discours
24:03à partir de la fin du 19e et surtout du 20e siècle.
24:08Italie du Sud dans les années 60.
24:11...
24:15...
24:18...
24:21...
24:24...
24:27En italien, on les appelle les braccianti,
24:31celles et ceux qui n'ont que leurs bras,
24:34le prolétariat paysan.
24:37...
24:41...
24:44...
24:47Au début du 20e siècle,
24:50ces ouvrières et ces ouvriers agricoles
24:54sont des centaines de milliers à travailler
24:57dans les grandes rizières d'Italie du Nord,
25:00comme celle de la Tenuta Colombara.
25:03...
25:06Dans ce dortoir,
25:09aujourd'hui transformé en musée,
25:13dormaient les mondines, les émondeuses,
25:16dont le travail consistait à arracher à mains nues
25:19les mauvaises herbes des rizières.
25:22...
25:25Comme des ouvrières d'usines, elles vendaient leur temps.
25:29Et comme dans les usines anglaises du 18e siècle,
25:32seul le contremaître avait le droit d'avoir une montre.
25:35...
25:38...
25:41...
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26:04...
26:07...
26:10En 1911, les mondines de la région de Vercelli
26:13se mettent en grève pour la journée de 8 heures,
26:16comme le font au même moment les ouvriers et les ouvrières d'usines
26:19dans le reste de l'Europe.
26:23Leurs actions spectaculaires, comme le blocage du chemin de fer,
26:26popularisent dans tout le pays une lutte épique
26:29que célébraient encore les mondines des années 60.
26:32Dominica Battaglia avait alors 20 ans.
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28:011er août 1914. Sur le plateau de Millevaches, des paysans en train de faire la moisson entendent
28:14au loin sonner le tocsin, qui depuis toujours les alerte quand l'orage ou la grêle menacent
28:19les récoltes.
28:20Les paysans sont surpris, le ciel semble dégagé mais l'orage est bien là. C'est la guerre
28:34qui vient d'éclater entre la France et l'Allemagne. Une guerre qui abandonne aux femmes tous les
28:41travaux des champs, ceux des hommes comme ceux des bêtes, tous deux pareillement réquisitionnés
28:47pour le front. Pendant que les soldats paysans meurent dans la boue, les journalistes des
29:00villes laissent libre cours à leur délire patriotique et agraire.
29:04Aux paysans obstinés, écrit l'un d'eux, la boue ne fait pas peur. L'existence cruelle
29:15des tranchées lui redonne la satisfaction obscure de manier encore la terre maternelle.
29:20La tranchée dont on part à l'assaut, c'est la terre de France qui s'est ouverte pour
29:26enfanter, la terre fendue d'où jaillissent ses enfants.
29:45Les pharaons coudent la guerre. En France, 500 000 paysans morts et 500 000 paysans
30:08mutilés. Dans toute l'Europe, les paysans ont été beaucoup plus mobilisés que les
30:15ouvriers d'usines et ils estiment que leurs pays ont une dette envers eux. C'est encore
30:21plus le cas en Italie où le gouvernement leur avait promis une grande réforme agraire
30:26une fois la paix venue. La promesse ne sera pas tenue et en 1919 les ouvriers agricoles
30:33et les paysans pauvres lancent un mouvement général d'occupation des terres. Pour les
30:39matés, les grands propriétaires terriens du nord de l'Italie font appel aux milices
30:44d'un parti d'extrême droite formé d'anciens combattants. Leur victoire contre ce qu'ils
30:50appellent le bolchevisme rural propulse sur le devant de la scène puis au pouvoir les
30:55fascistes de Benito Mussolini. Loin d'être un simple prétexte à des images de propagande,
31:05la question de l'agriculture est au cœur des projets de tous les nouveaux régimes
31:09dictatoriaux qui se développent en Europe après la première guerre mondiale. L'état
31:17nazi en Allemagne, l'état fasciste en Italie ou encore ce qu'on appelait l'état nouveau
31:22au Portugal, tous ces régimes ont dû être construits. Ils partaient de zéro. Ce n'était
31:29pas comme si l'état disposait d'une structure qui s'imposait sur les campagnes. Là c'est
31:33l'état qui s'invente lui-même. Et ce qui saute aux yeux dans la formation des nouveaux
31:39états fascistes, ce qui les différencie des régimes précédents, c'est que tout
31:43tourne autour de la production alimentaire. Ils naissent de l'obsession de nourrir le
31:48corps national, la nation organique, grâce à la terre nationale.
31:58Pour nourrir l'Italie avec une production exclusivement italienne, Mussolini lance
32:03chaque année des campagnes pour les récoltes, qu'on appelle de façon martiale les « batailles
32:08du blé ». Le Duce lui-même y participe, torse nu, pour exhiber sa vitalité primitive,
32:15mais avec des lunettes d'aviateur, tout ce qu'il y a de plus moderne.
32:26Le paysan fasciste est un soldat. Son arme, une nouvelle espèce de blé, plus résistant
32:32et supportant mieux les engrais chimiques, baptisé Ardito. En hommage aux Arditi,
32:38les troupes de choc de l'armée italienne de la Première Guerre mondiale devenus le
32:43noyau dur du mouvement fasciste. La boucle est bouclée.
32:52En Allemagne nazie, c'est le cochon qui est l'objet de toutes les attentions du pouvoir.
32:56Les techniciens s'emploient à créer une nouvelle race, produisant plus de graisse tout en mangeant
33:03moins, de façon à ne pas concurrencer les humains. On rationalise aussi la culture de la pomme de
33:11terre. Dès 1934, sur les 1500 variétés existantes jusqu'alors, seules 74 restent autorisées à pousser
33:20en terre allemande. Tout ce qui touche à l'agriculture en Allemagne nazie est contrôlé
33:27par une organisation unique, appelée Corporation nourricière du Reich, et dirigée par Walter
33:33Darré, un obsédé du blut und boden, du sang et du sol, auteur du livre « Le cochon,
33:40comme critère de distinction des peuples nordiques et des sémites ».
33:44Quand on cherche à démontrer l'antimodernisme du nazisme, on cite toujours Darré et cette
33:55sorte d'utopie rurale. Mais c'est oublié un peu vite qu'il a dirigé la Corporation nourricière.
34:02Et que c'est cette institution qui a répandu toutes ces nouvelles formes de vie standardisées
34:07dans les campagnes allemandes. Une institution dotée d'une structure capable de toucher jusqu'aux
34:15plus petits villages d'Allemagne. Je pense qu'on a mal mesuré à quel point l'expansion de cet
34:25état s'appuyait sur le contrôle de ce qui était produit dans chaque village à travers tout le
34:30territoire allemand. Les paysans n'avaient aucun pouvoir sur leur production. Ils ne prenaient pas
34:39de décision en fonction de leur intérêt, du marché ou de leur propre subsistance. Ils étaient tenus
34:45de nourrir le corps national. Ils devaient produire le cochon capable d'assurer l'autosuffisance de
34:52l'Allemagne. Tout en imposant la modernisation et l'étatisation de l'agriculture, l'Allemagne
35:01nazie promeut une ruralité archaïque totalement inventée. Une brochure officielle réglemente de
35:10prétendues anciennes danses germaniques dont les danseurs doivent tous porter le même costume
35:15folklorique et obligatoire imaginé par les autorités. Le but n'est pas de ressusciter le
35:24passé, dit un folkloriste nazi, mais de ressouder l'Allemagne minée par la morbidité et la diversité
35:30et d'assurer ainsi le salut par son enracinement organique. Paradoxalement cette sorte d'idéalisation
35:40de la paysannerie existe toujours. Paradoxalement parce que tout le système roumain moderne post
35:47socialiste est contre la paysannerie. Il pousse à l'implantation de méga fermes, à l'industrialisation,
35:56à la compétitivité, fermes géantes, production brutale, aucune valeur ajoutée forcément. Pourtant
36:05le marketing de ces produits, et c'est ça le paradoxe, utilise toujours une imagerie
36:11faite de vaches heureuses baissant tranquillement dans la campagne verdoyante et de paysans en
36:17costume traditionnel. Donc c'est vraiment on vous montre l'image de ce que vous voudriez avoir et
36:24on vous refourgue, je ne veux pas dire de gros mots, la saleté qu'on produit.
36:35Les paysans français des années 30 sont eux aussi exposés à la tentation fasciste du mouvement des
36:44chemises vertes qui remettent en scène leurs actions devant la caméra des actualités américaines.
36:49On rejoue l'épisode de l'huissier qu'on chahute pour empêcher la saisie de la maison d'un paysan
36:57ruiné, celui des impôts payés en sacs de blé, celui encore où on chausse les sabots pour imiter
37:04en miniature les grandes messes paysannes de l'Italie fasciste ou de l'Allemagne nazie.
37:16Mais si le mécontentement paysan est réel, la tradition républicaine l'est tout autant,
37:21et le fascisme à la française ne prend pas. Seule la défaite de la France en 1940 et
37:29l'instauration du régime de Vichy lui permettent d'élargir son audience.
37:35Dès son second discours comme chef de l'état français, Pétain prononce sa fameuse phrase
37:41« la terre elle ne ment pas », sous-entendu contrairement à la république, au front
37:47populaire et aux villes, source de tous les mots. Comme le slogan ne veut pas dire grand-chose,
37:53on peut le mettre à toutes les sauces, sans servir pour exalter tantôt les valeurs paysannes
37:59traditionnelles, tantôt les mérites de la modernisation dont rêvent tous les technocrates
38:05de Vichy. En juin 1941, l'Allemagne nazie envahit la Russie. Il s'agit de conquérir
38:18pour le Reich des terres agricoles et la main d'œuvre qui va avec. C'est la plus
38:24grande guerre d'expansion coloniale de l'Histoire. « Nous dominerons cet immense territoire avec
38:32juste une poignée d'hommes », déclare Hitler. Quant aux paysans locaux, qu'on les paye avec
38:37des foulards, des colliers en véroterie et tout ce qui plaît aux indigènes.
38:40A l'apogée de sa puissance, l'Allemagne nazie occupe une très grande partie du continent
38:50européen. Et même si les pays de l'Europe de l'Ouest sont mieux traités que ceux de l'Est,
38:56ils sont eux aussi condamnés à rester avant tout paysans pour nourrir l'Allemagne industrielle.
39:02Mais en 1945, l'Allemagne est vaincue. L'Europe se retrouve alors coupée en deux. À l'Ouest,
39:13des démocraties parlementaires, à l'Est, les pays de ce qu'on appelle le bloc socialiste
39:19dominé par l'Union soviétique. La frontière symbolique entre les deux, c'est le fleuve Elbe,
39:26le même qui séparait autrefois la paysannerie affranchie de l'Ouest de la paysannerie asservie
39:33de l'Est. Dans les pays sous domination soviétique, on applique les doctrines et les méthodes qui ont
39:43fait leur preuve dans l'URSS des années 20. La classe paysanne, que Marx comparait à un sac de
39:50pommes de terre, est appelée à disparaître en même temps que la propriété privée. Dans les
39:57colcoses, des fermes collectives gérées comme des usines, des paysans doivent remplir les quotas
40:03fixés par le parti pour nourrir les villes, quitte à ce que les paysans eux-mêmes meurent de faim.
40:14En Roumanie, cette collectivisation à la soviétique démarre en 1945.
40:19Cela a commencé comme une promesse, la promesse d'une vie meilleure. C'était présenté comme un
40:28tableau lumineux dans lequel des gens travailleraient ensemble sur des terres unifiées, seraient plus
40:35productifs et occuperaient une place centrale dans la production. Et beaucoup ont adhéré à cette
40:40idée. De nombreux paysans, surtout parmi les moins prospères, les plus démunis à ce moment-là,
40:45ont accepté sans difficulté, parce qu'ils croyaient à la promesse d'une meilleure viabilité économique.
40:51Mais notre forte tradition paysanne a fait que la plupart des paysans roumains n'y ont pas cru.
41:02Les beaux discours ne fonctionnaient pas sur eux. La seule méthode qui marchait, et que
41:08Ce que Ceaușescu a donc commencé à mettre en oeuvre, c'était la force.
41:14Des gens se faisaient enlever en pleine nuit, passer à tabac, souvent à mort. Ils étaient terrorisés, persécutés,
41:20jusqu'à ce qu'ils cèdent leurs terres aux coopératives. C'était d'une brutalité sans nom,
41:25et ça broyait l'esprit paysan au passage. C'est une histoire qui me touche personnellement,
41:31car mon grand-père a été de ceux à qui on a arraché la terre. Il refusait de céder,
41:38et il a été persécuté pendant des mois, au point qu'il a fini par décider que la vie ne
41:45pouvait pas continuer comme ça, et il s'est pendu. C'est une façon terrible de perdre son grand-père.
41:55Il a perdu la vie parce qu'il a perdu sa terre. Il a vu sa terre lui être enlevée,
42:02et c'est un drame qui a dû se produire des millions de fois.
42:06Les archives du musée de l'agriculture à Prague gardent les images officielles de la
42:15collectivisation en Tchécoslovaquie communiste, dont le dirigeant Clement Godwald a fait une
42:21promesse à Staline. Nous n'allons pas discourir sur les kolkhozes, nous allons les faire.
42:36Des cérémonies pour fêter le remembrement des terres collectivisées,
42:39une paysanne qui semble heureuse d'offrir sa vache au collectif, des concours entre villages
42:48pour remplir les quotas exigés, et des murs de la honte pour les villages qui ne les remplissent pas.
42:54Voilà ce qu'on pouvait voir à l'époque, et voilà ce qui était caché. Un message
43:01découvert récemment dans une doublure de porte lors de travaux de rénovation d'une vieille ferme.
43:061957. Ils nous traitent comme les serfs d'autrefois. On a peur de vivre.
43:18Au même moment, en Italie, un film commandé par l'Empereur de l'Histoire de l'Histoire de l'Histoire de l'Histoire de l'Histoire de l'Histoire de l'Histoire de l'Histoire de l'Histoire de l'Histoire de l'Histoire de l'Histoire de l'Histoire de l'Histoire de l'Histoire de l'Histoire de l'Histoire de l'Histoire de l'Histoire de l'Histoire de l'Histoire de l'Histoire de l'Histoire de l'Histoire de l'Histoire de l'Histoire de l'Histoire de l'Histoire de l'Histoire de l'Histoire de l'Histoire de l'Histoire de l'Histoire de l'Histoire de l'Histoire de l'Histoire de l'Histoire de l'Histoire de l'Histoire de l'H
43:48le gouvernement fait la promotion d'une réforme agraire mise en oeuvre pour contrer l'agitation communiste dans les campagnes.
43:56La réforme ne concerne que quelques régions parmi les plus pauvres.
44:03Entre Livourne et Rome, l'agence NT Marema offre aux paysans pauvres une maison et quelques hectares de mauvaise terre,
44:12à charge pour eux de se laisser guider sur la voie de la modernisation.
44:17La base était, ce paysan ne savait pas quoi faire, on va lui ramener la modernité.
44:25Vous êtes pauvres parce que vous êtes cons et on va vous apprendre à vivre parce que vous devez faire comment les grandes exploitations agricoles modernes et vous n'êtes pas modernes.
44:36Et moi j'ai le bouquin, sous ma table, où c'est expliqué, comme ça, comme je l'ai dit, avec une démagogie, un paternalisme insupportable.
44:44On forçait les gens à se mettre en coopérative, mais la base était la culture coloniale fasciste.
44:52Tu es un con et on t'explique ce qu'il faut faire.
44:55Pour dire la folie, à certains moments, l'agence des réformes agraires a décidé qu'elle voulait promouvoir la cultivation du coton pour la naissante industrie textile.
45:09Alors vous voyez là les chats de coton avec la blouse, il faut être fou aux imbéciles, aux corrompus.
45:21Antonio Onorati habite toujours la maison d'Ante Maremma, que son père a reçue en 1952, tout en refusant d'intégrer la nouvelle coopérative, comme étaient censés le faire les bénéficiaires de la réforme.
45:36La réforme agraire voulait le mettre en coopérative, et mon père a dit non, la phrase était, je m'enfuis d'un contre-maître, je ne veux pas un autre.
45:47Et ça c'est vraiment le centre du sentiment paysan, on a dit que ça c'était réactionnaire.
45:55Et personnellement je me suis toujours battu, on a fait des bagarres dans ma jeunesse sur ça, parce que moi je considère ça bien au contraire, une envie de liberté, d'autonomie qui est la base de l'économie paysanne.
46:08C'est pas contre les autres paysans, la terre est une forme de libération de tous ceux qui la travaillent.
46:13C'était pas un problème de propriété, c'est avoir la possibilité de travailler sa terre, sa terre, comme on veut, de s'organiser sans contre-maître, et sans, il disait, il n'y a que Dieu et la pluie, le reste c'est nous.
46:33Une mosaïque de champs. Voilà un aspect de la campagne française avant la dernière guerre. Parcelles petites, exiguës, d'où perte de surface cultivable. Parcelles dispersées, souvent incommodes d'accès, d'où perte de temps.
46:51Depuis le XVIIIe siècle, toute tentative de modernisation de l'agriculture en France bute sur la question du remembrement des parcelles, mais aucun régime n'ose toucher à ce socle de la petite paysannerie indépendante.
47:05Ce n'est qu'en 1955 que le gouvernement français saute enfin le pas et ouvre la voie à la modernisation et à la mécanisation. On détruit bien sûr beaucoup plus que l'ancienne forme des champs.
47:20Un agriculteur sur son tracteur ne pensera plus comme un agriculteur derrière son cheval, écrit un partisan du machinisme agricole. Bien sûr, un agriculteur sur son tracteur pensera au prix du carburant et des engrais au cours des céréales, à ses dettes.
47:39Champs plus vastes, mieux dessinés, plus accessibles. Gain de temps, de qualité, de surface. A tout point de vue, meilleure utilisation du capital fait.
47:51Voilà, tout est dit, ou presque. Que ce soit à l'Est ou à l'Ouest, la modernisation et la rationalisation, indifférentes aux régimes, avancent d'un pas étrangement semblable, avec le soutien des États, puis de la communauté européenne.
48:09L'industrie sert de modèle. Le champ comme usine, la vache laitière comme machine à digérer, le cultivateur, car on ne dit plus paysan, comme technicien spécialisé. Et ça marche, même trop bien.
48:29A partir des années 80, on se rend compte qu'on produit trop, avec comme conséquence catastrophique l'effondrement des prix et des marchés. Et comme stocker coûte cher, on inverse le mouvement. On ne subventionne plus la production, mais la destruction.
48:48Enfin, une succession de crises, de la vache folle au dérèglement climatique, accélèrent la prise de conscience du désastre écologique et remettent en cause le modèle productiviste.
49:01L'agriculture industrielle continue à occuper le terrain. Mais à côté, d'autres pratiques se développent, dont le nom étrange « agriculture paysanne » dit bien ce qui s'est perdu et ce qu'il faut essayer de retrouver.
49:27Nous, les jeunes paysans qui sommes installés là, dans des systèmes en bio, en faisant de la vente directe, en essayant d'être un peu cohérent au niveau environnemental, et on ne l'est pas du tout, on s'épuise complètement.
49:43On doit courir de 6h30 du matin jusqu'à 10h du soir, et quand la journée est finie, on est persuadé de ne pas avoir fait le dixième de ce qu'il aurait fallu faire. Et on n'a pas fait le dixième de ce qu'il aurait fallu faire.
49:57La réalité, c'est que faire tourner des asperceurs comme ça, c'est un gâchis d'eau complète, mais c'est une façon d'économiser mon énergie à moi. Parce qu'en fait, ce serait beaucoup plus efficace de prendre l'arrosoir et d'aller arroser au pied de chaque plante.
50:14Mais juste moi, toute seule, je n'en ai pas la force. Donc pour pouvoir bien faire les choses, il faudrait être, mais pas juste deux fois plus nombreux, il faudrait être dix, vingt fois plus nombreux dans un pays comme la France. Et est-ce que les gens sont prêts à ça ?
50:34Quand j'ai commencé ce travail, voilà comment j'imaginais ce retour de la nature sauvage qui a suivi la fin de l'Empire romain. Un ama monstrueux de racines entrelacées, comme celles des vignes abandonnées décrites par un chroniqueur du IVe siècle, pour qui elles étaient l'image même de la fin du monde civilisé.
51:05Des vignes abandonnées, il y en a beaucoup aujourd'hui en France. Ici, un pied de vigne hors contrôle est monté jusqu'à atteindre la taille d'un arbre. Là, on peut encore lire l'ancien alignement des plants.
51:21Tout cela n'a rien de spectaculaire, ni de monstrueux. Les vignes ont été abandonnées parce que pas assez rentables et trop chères à arracher. C'est juste triste, de cette tristesse qu'ont les choses délaissées. Un cimetière du travail paysan.
51:41Un autre cimetière, tout aussi abandonné. C'est là qu'on enterrait autrefois les mondines et des rizières de la Colombara. Elles étaient des centaines, remplacées aujourd'hui par quelques hommes et leurs machines.
52:01Tout le monde connaît les statistiques. L'érosion constante de la paysannerie européenne, dont la disparition est annoncée, certains disent programmée, depuis longtemps. Cela semble inexorable, désespérant, et pourtant.
52:27Ceux qui pensent qu'il y a un seul modèle dominant, c'est l'agriculture industrielle, sont battus par les chiffres. En Europe, comme en Italie, le système agricole est pluriel. Il y a un système industriel, un système paysan et un passage intermédiaire.
52:45Ces trois blocs existent. Ils ont des modes de production différents. Ils ont des économies différentes. Il existe une agriculture paysanne et une économie paysanne. Il y a des manières de voir les choses, autre que ceux qui investissent du capital. L'agriculture paysanne investit du travail. C'est ça que fait mon frère, que moi je fais. C'est pour ça qu'il nous permet de continuer à travailler ensemble.
53:11On met du travail, on met l'intelligence, on met les bras, et sur ça on produit un revenu. On ne produit pas un profit. De l'autre côté, l'agriculture industrielle, ils investissent un capital. Et quand on investit un capital, les calculs, c'est le profit.
53:33C'est ni bon ni méchant, c'est juste une autre manière de raisonner, c'est une autre logique. Quand tu discutes avec un hypermarché, ils te demandent combien de tonnes. Si tu as 120 brebis, ils te regardent et disent combien d'agneaux ? 1000 ? 2000 ? Je dis non, 50. Ah, pas discuté.
53:56Et c'est comme ça tout le temps. Nous, il faut qu'on se bat jour pour jour pour défendre un mode de production qui est là, sans support des politiques publiques, et qui se maintient malgré tout. Donc s'il y a une preuve de notre efficacité, c'est le fait qu'on est encore là. On est encore là. Donc on est assez fier d'être paysans. On a de quoi.
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