• il y a 2 ans
Atteint de la drépanocytose lorsqu'il il était enfant, Gnaqui Gassama a développé une addiction aux opiacés, des médicaments antidouleurs très puissants. Il raconte à StreetPress ses années de dépendance et son sevrage en 2022.

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Transcription
00:00 Dans mon quartier, j'ai jamais vu un mec dire "je suis triste, je suis déprimé,
00:03 j'arrive pas à dormir, je suis anxieux".
00:05 On va voir une personne qui se drogue, une drogue dure,
00:10 on va pas aller la voir, on va pas aller l'aider, on va la juger.
00:13 On dit même pas mot addiction, on dit droguer.
00:16 On dit droguer, parce qu'il est malade.
00:25 J'ai été diagnosticé de la drépanocytose à l'âge de 4 ans.
00:30 La drépanocytose, c'est une maladie qui attaque les globules rouges.
00:35 Donc les globules rouges sont mal formés,
00:36 ça crée des gros cailloux de sang dans le corps
00:39 et du coup la circulation du sang est très compliquée.
00:43 On fait beaucoup d'anémie, beaucoup de douleurs musculaires et de douleurs osseuses.
00:48 Très rapidement, quand j'ai eu mes premières crises,
00:50 on m'a prescrit et on m'a injecté des opiacés très forts
00:55 et très addictifs.
00:56 C'est des antidouleurs très puissants.
00:59 Par exemple la codéine, c'est à base d'opium.
01:02 Après il y a le tramadol.
01:03 Les opiacés, ces médicaments qui contiennent des dérivés d'opium,
01:07 sont aujourd'hui en France la première cause de mort par overdose.
01:11 J'ai eu une grève de moelle osseuse en 2007, à l'âge de 14 ans.
01:15 La grève de moelle osseuse m'a permis de guérir la drépanocytose.
01:19 La grève, c'est un petit moment de notre vie, c'est rien, ça vaut le coup.
01:23 C'est là où j'ai découvert que j'étais dépendant des médicaments.
01:30 À cette période-là, je suis dans le déni en fait.
01:36 Ça veut dire que je sais que je prends les médicaments
01:40 alors que je n'en ai pas besoin et que je ne dois pas les prendre.
01:43 Deux cachets le matin, voilà, pour pouvoir me réveiller.
01:47 Deux cachets l'après-midi pour pouvoir rester éveillé.
01:51 Et après, ça va être deux cachets le soir pour pouvoir me détendre,
01:54 pour pouvoir m'endormir.
01:55 C'est les périodes où je "gérais" mes consommations.
01:59 Moi, je travaillais dans le social,
02:01 donc je travaillais, je m'occupais de personnes polyhandicapées,
02:03 mais je ne pouvais pas garder un boulot plus de 6 mois.
02:08 À l'âge de 22 ans, je suis passé à une autre catégorie de médicaments,
02:15 c'est les benzodiazépines, les psychotropes,
02:19 qu'on prescrit pour les dépressions, les insomnies, l'anxiété sévère.
02:24 J'étais complètement déboussolé sur une autre planète en fait.
02:27 Pour vous dire la gravité du truc,
02:29 c'est que je n'ai pas forcément de souvenirs.
02:31 J'essaie de me sévrer tout seul, je fais le yo-yo, je monte les doses,
02:35 je descends les doses, je monte, je descends les doses.
02:37 Et c'est très dangereux parce que le cerveau ne se fait plus.
02:40 On est drogué, donc on le voit directement, on tremble de partout.
02:45 On a des douleurs atroces, on a chaud, on a froid.
02:49 Les opioïdes vont entraîner des symptômes de manque à la fois physiques et psychiques,
02:53 ce qui fait que le patient va continuer et a besoin de ce type de médicament.
02:58 C'est le même symptôme de manque que pour une drogue dure par exemple ?
03:01 Alors ça dépend de quelle drogue dure vous entendez sous-jacente.
03:05 Si vous parlez de l'héroïne, oui.
03:06 Quand vraiment l'addiction était au plus haut,
03:10 j'étais à 20 cachets par jour normal.
03:14 Pour me procurer ces médicaments-là, c'était un sacré combat.
03:20 On fait tous les médecins de la ville.
03:23 Après, les médecins de la ville, ils voient qu'il y a un problème avec moi
03:27 puisque je passe deux fois par semaine.
03:29 Je pouvais aller à 30 kilomètres pour consulter des médecins qui ne me connaissent pas.
03:34 Ça m'est arrivé de menacer des médecins quand ils voyaient que j'avais un problème d'addiction
03:39 et qu'ils refusaient de me prescrire des médicaments.
03:44 C'était des menaces.
03:45 C'était des menaces et ça peut même arriver en vignorement.
03:49 Tout simplement, j'ai tapé des médecins pour qu'ils me prescrivent des médicaments.
03:56 Ça m'est arrivé aussi d'aller casser des pharmacies le soir.
04:00 Je demandais à la pharmacienne avec une ordonnance de me donner les médicaments
04:05 et je repérais où est-ce qu'elle les prenait.
04:07 Et je revenais le soir.
04:08 Je cassais la pharmacie, je rentrais dedans avec un sac de sports
04:12 et je remplissais le sac de médicaments.
04:14 Avec les médicaments, on n'a pas de limite.
04:17 Je ne vais pas penser aux conséquences.
04:18 Je ne vais pas penser à ce qui peut m'arriver.
04:22 Je vais directement faire la chose sans réfléchir.
04:26 Après, c'est des guerres d'avis, des guerres d'avis répétitifs.
04:30 Je conduisais énormément alors que c'était complètement sous l'influence des produits.
04:35 C'était des accidents de voiture tous les mois.
04:39 Tous les mois, je me retrouvais à l'hôpital ou je me réveillais chez moi
04:45 et je veux prendre mon véhicule pour aller quelque part
04:48 et je n'ai pas mon véhicule devant chez moi.
04:50 Donc, j'appelle un ami ou j'appelle ma soeur et elle me dit
04:53 « tu as fait un accident hier de voiture en fait ».
04:55 Et moi, je ne me souvenais plus de ce qui s'est passé.
04:59 - Ouais, Niaki frère, tu fais quoi là ?
05:05 - Je fume, frère.
05:06 - Tu fumes de...
05:08 Coupe le moteur, vas-y, on va démarrer la voiture.
05:11 Je n'ai blessé personne.
05:13 C'était vraiment des dégâts matériels.
05:16 C'est une chance incroyable parce que si je tue quelqu'un sur l'autoroute
05:21 et que je suis sous produit, sous médicament,
05:24 là, c'est directement la prison.
05:27 La famille, ils sont dans le déni aussi.
05:33 Ils m'ont quand même soutenu. Après, ils sont impuissants en fait.
05:37 Ça veut dire que quoi qu'ils fassent, ils ne peuvent rien faire en fait.
05:41 Ils ne peuvent pas m'emmener chez le médecin de force,
05:43 ils ne peuvent pas m'emmener voir un addictologue de force.
05:46 Donc du coup, ils me voient m'enfoncer.
05:49 Le problème, c'est que quand on se retrouve en garde à vue
05:52 ou quand la police vient toquer à la maison,
05:55 là, on a les réactions de la famille.
05:57 Ça veut dire que c'est là où on les entend, on va dire.
06:00 Quand il y a un de tout ça, quand on est seul à souffrir dans sa chambre, isolé,
06:05 puisqu'on souffre de dépression, on démanque,
06:07 il n'y a pas de soutien malheureusement.
06:09 J'aurais aimé qu'on me pose plus de questions
06:12 et j'aurais aimé qu'on m'encourage plus.
06:15 Quand on est zombifié devant les amis, quand on est vraiment à plat,
06:20 quand on a un discours complètement incohérent,
06:23 les gens nous jugent en fait.
06:25 J'ai eu très peu de personnes qui sont venues me voir
06:27 pour essayer de comprendre ce qui s'est passé,
06:29 ce qui se passe, ce que je traverse,
06:31 pourquoi je suis complètement shooté, pourquoi je suis endormi,
06:33 pourquoi je pète les plombs tous les jours,
06:35 pourquoi j'ai un comportement déplacé.
06:37 Dans les quartiers, on pense qu'on est solidaires,
06:39 on pense qu'on s'entraide,
06:41 mais on s'entraide pour les mauvaises choses.
06:43 C'est-à-dire qu'on va s'entraider pour faire la bagarre avec le quartier d'à côté
06:48 ou on va s'entraider entre guillemets pour aller faire de l'argent sale.
06:52 Et moi, je l'ai vu, je l'ai remarqué,
06:54 on ne s'entraide pas dans les vraies choses de la vie.
06:56 On va voir une personne qui se drogue, une drogue dure,
07:00 une personne qui est en dépression par exemple,
07:03 on ne va pas aller la voir, on ne va pas aller l'aider,
07:05 on va la juger.
07:06 On ne dit même pas mot addiction, on dit drogué.
07:09 On dit drogué, on dit c'est un drogué,
07:11 alors qu'il est malade.
07:13 La personne qui prend du shit et de l'alcool, elle est aussi droguée.
07:16 On a tellement banalisé le truc,
07:19 cette addiction-là, que c'est normal en fait pour tout le monde.
07:24 Et dans les quartiers, on ne s'ouvre pas entre potes malheureusement.
07:29 Dans le quartier, je n'ai jamais vu un mec dire
07:31 "je suis triste, je suis déprimé, je n'arrive pas à dormir,
07:34 je suis anxieux, je pense que je suis en dépression"
07:37 ou "je suis en dépression"
07:38 puisqu'elle va se sentir jugée.
07:40 On ne parle pas de maladie mentale.
07:42 Demain, tu dis autour de toi, au quartier,
07:45 tu vas voir un psychologue,
07:46 ils vont te dire "il a pété un plomb".
07:48 Il va voir un psychologue, il a pété un plomb.
07:53 Ce qui m'a vraiment ouvert les yeux,
07:55 c'est que j'ai eu un accident de voiture
07:57 en fin 2021, novembre 2021.
08:00 Et j'ai vu le véhicule, dans quel état il était.
08:03 Donc j'ai décidé de me faire hospitaliser en psychiatrie.
08:08 Et c'était la première fois que je voyais un psychologue.
08:12 Et j'ai vu le bien que ça me faisait en fait.
08:14 Il faut que je reste dans cette démarche de soins.
08:17 En fait, il faut que je m'écarte de mon environnement.
08:19 Et après la psychiatrie, on m'a transféré dans une poste de cure
08:25 pendant un mois.
08:27 Je devais y rester six mois, mais ça s'est mal passé.
08:29 Et pareil, quand je suis sorti, j'ai mis un pied dehors.
08:34 Je me suis dit "là, c'est fini, je ne touche plus à aucun médicament".
08:37 J'ai arrêté de prendre des médicaments le 16 février 2022.
08:42 Au bout de quelques semaines, je pensais que j'allais rechuter.
08:44 Parce que vraiment, les symptômes, ils revenaient de plus belle.
08:47 Et j'ai décidé quand même de continuer à me battre.
08:50 On m'a passé une adresse et un numéro de téléphone
08:53 d'un groupe de parole aux dépendants
08:55 qui ont le même parcours, qui ont un problème d'addiction.
08:58 J'ai écouté les dépendants parler de leur vie, de leur expérience.
09:02 Je me reconnaissais dans tous les partages.
09:04 Aucun jugement, on pouvait tous dire.
09:07 Et ce jour, j'ai pris la parole.
09:13 J'ai parlé, j'ai dit des choses que je n'ai jamais dit à personne.
09:17 Ça m'a aidé à ne pas reconsommer.
09:19 Et jusqu'à aujourd'hui, je suis toujours abstinent.
09:23 Je revis.
09:25 Je ne sais pas si je peux dire "je revis"
09:27 parce que j'ai l'impression d'avoir jamais vécu en fait.
09:31 Je vis, je découvre ce que c'est que des émotions.
09:34 Je découvre ce que c'est d'avoir une conversation avec une personne en face de moi
09:38 et à comprendre tout ce qu'elle me dit.
09:39 Ce que c'est de dormir sans médicament.
09:42 Je découvre la joie, je souris maintenant.
09:44 Il ne faut pas avoir honte de ce qu'on est en fait.
09:47 Il ne faut pas avoir honte de nos difficultés.
09:48 Pour ma part, ça a été l'addiction.
09:50 J'ai eu honte de ça, mais ça m'a empêché de me rétablir.
09:54 Donc je courage les gens à aller vers le rétablissement
09:56 et aller vers des choses qui nous font peur,
09:58 qu'on n'a jamais faites,
10:00 ne serait-ce que se confier à une personne,
10:03 à un psychologue, d'aller consulter,
10:05 de faire les démarches qu'il faut pour se rétablir
10:07 et qu'il y a toujours de l'espoir.
10:11 [Générique]

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