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00:00On me bande les yeux, on me met le turban que j'avais à cette époque-là sur les yeux
00:04et la portière chauffeur du véhicule s'ouvre
00:06et la première chose que dit la personne qui rentre dans l'habitacle du véhicule, c'est
00:10« si ta famille et ton gouvernement font ce qu'il faut, tout se passera bien ».
00:14Et là, je comprends que j'ai été kidnappé.
00:15On a l'espoir de pouvoir sortir, on y croit sans y croire.
00:19Il ne faut pas trop y croire non plus parce que ça peut vous affaiblir.
00:24Je m'appelle Olivier Dubois, je suis journaliste
00:26et le 8 avril 2021, j'ai été kidnappé à Gao
00:29et otage du JNIM, le groupe de soutien à l'islam et aux musulmans, pendant 711 jours.
00:34Je me suis rendu à Gao le 8 avril 2021 pour interviewer un cadre du JNIM,
00:38donc du groupe de soutien à l'islam et aux musulmans, la branche d'Al-Qaïda au Sahel.
00:42On avait eu deux à trois mois de préparation pour tenter de le rencontrer,
00:46pour l'approcher, tenter de le rencontrer.
00:48Ça se faisait via un fixeur avec qui je travaillais depuis quelques années.
00:51Ça dérape pour moi au moment où je le vis,
00:56une dizaine de minutes, peut-être une quinzaine de minutes
00:58après être monté dans le véhicule des djihadistes,
01:00qui est censé m'amener vers ce cadre que je dois interviewer.
01:03On croise une voiture avec des gens qui sont exactement comme les gens avec qui je suis,
01:09donc turbanés, pareil, même type de véhicule V6 Toyota.
01:13Et il nous dépasse et soudain, j'entends frapper sur l'habitacle.
01:18Il y avait des gens à l'arrière dans la benne du pick-up, sur l'habitacle du pick-up.
01:21Et là, on part à toute vitesse et on va garder cette vitesse pendant quatre heures.
01:26J'étais censé revenir au bout de deux heures, je ne reviendrai pas.
01:29Et au bout de deux heures, je me dis qu'il y a un problème.
01:31On roule pendant quatre heures, à peu près jusqu'au crépuscule.
01:36La voiture s'arrête.
01:37On me bande les yeux, on me met le turban que j'avais à cette époque-là sur les yeux.
01:41On me sort du véhicule, on me déshabille.
01:43Je me retrouve nu dans le désert, il y a plein de voies autour de moi.
01:45On m'enlève ma montre, on m'enlève mes chaussures.
01:48Je sens qu'on me tend des nouveaux vêtements.
01:49Je m'habille, on me met dans un second véhicule.
01:52Et la portière chauffeur du véhicule s'ouvre.
01:54Et la première chose que dit la personne qui rentre dans l'habitacle du véhicule, c'est
01:58si ta famille et ton gouvernement font ce qu'il faut, tout se passera bien.
02:02Et là, je comprends que j'ai été kidnappé.
02:04Je devais être quelque part dans la région de Kidal.
02:08Je dirais que j'étais plutôt à l'est de la région Kidal, nord-est de la région Kidal.
02:15Principalement dans le désert, dans des rocs aussi.
02:18Une sorte de grand amas rocheux, granitique.
02:20On dort dehors, on dort sur le sable, sur la terre.
02:24On est en bougou toute la journée, on est enchaînés.
02:27Alors moi, j'ai été, ça dépend un petit peu de comment on se comporte,
02:30mais j'ai été enchaîné pas mal de temps, nuit et jour, à une jante de camion,
02:33ce qui quand même restreint les déplacements.
02:38On vit comme eux, on mange sur le feu, on se fait manger sur le feu.
02:42Il n'y a pas de pharmacie là-bas, il n'y a rien.
02:45Quand vous avez un problème, vous devez attendre d'hypothétiques médicaments
02:47qui mettent un certain temps à arriver.
02:49Vous êtes en captivité, en plein désert, dans le nord du Mali, en plein Sahel.
02:53Moi, je me levais à 4h30 du matin.
02:54La première chose que je faisais, c'était allumer la radio, écouter les informations.
02:585h, 5h30, eux sont levés, ils ont fait leur prière, ils viennent vous détacher.
03:02Ils vous enlèvent vos chaînes, vous êtes enfin libre pour la journée.
03:05Là, j'allais m'entraîner.
03:07Et puis après, il y a une sorte de vide, il n'y a rien, il n'y a rien d'autre à faire.
03:10Et la cuisine, ça devient une occupation.
03:12Il faut aller couper du bois, préparer le feu.
03:14Et puis aussi, il faut s'imaginer des plats qui vous font fantasmer littéralement
03:19et qu'on ne peut pas exécuter là-bas, mais essayer de s'y approcher le plus.
03:21Donc ça permet de monopoliser un peu le cerveau,
03:26de se sentir occupé pour arriver à faire quelque chose, bon ou mauvais d'ailleurs.
03:29La lecture du Coran, ça m'a permis de briser la glace avec eux, les Moudjahidines.
03:33Au bout d'un moment, ça a mis quand même un peu de temps,
03:36je comprends que ce livre, je ne peux pas, voilà, il faut que je ne le connais pas en fait.
03:40Et que mes arguments ne portent pas dans les quelques débats qu'on a pu avoir.
03:44Il me faut lire ce bouquin, il me faut lire ce livre pour mieux les comprendre.
03:49Et je me rends compte qu'en le lisant, ça suscite un peu un intérêt.
03:52Ça permet de déclencher des conversations, de pouvoir mieux communiquer avec eux.
03:56Alors, il y a eu plusieurs phases, mais celle qui a été un peu marquante, je dirais,
04:01c'est que j'ai été, entre guillemets, pris en main par l'un d'eux qui s'était mis en tête
04:06de me convertir durant ma captivité et qui va venir me voir régulièrement.
04:11On va parler du Coran pendant des heures.
04:13Il va prendre son téléphone, me montrer des vidéos de propagande,
04:16des vidéos de conférenciers en islam.
04:19Enfin, il a mis en œuvre pas mal de choses pour essayer de me convertir.
04:24Globalement, je dirais, je n'ai pas été celui qui a le plus été maltraité.
04:28Moi, j'ai rencontré sur la fin de ma captivité Jeffrey Woodki qui, lui,
04:34si je compare mon cas au sien, je me dis que j'ai quand même été mieux traité que lui.
04:39Il y a eu des moments très, très durs, évidemment.
04:42La dureté, en fait, elle vient évidemment de vos ravisseurs,
04:45de la façon dont ils vous traitent, de la façon dont ils vous considèrent,
04:48mais aussi des conditions de vie.
04:50Et ça, c'est très important.
04:51Là où on dort, le manque d'hygiène, les insectes,
04:55la possibilité de se faire mordre par des serpents, par des scorpions.
04:57C'est tout ça, la captivité.
04:59Ce n'est pas que les gens armés avec des cannes à Chincoff.
05:03Ce qui m'a permis de tenir, c'est une sorte de dissociation qui s'est opérée,
05:08j'irai assez rapidement dans la captivité.
05:09Il y a un événement qui est important, qui va être...
05:12Ils ont du mal à prononcer mon nom.
05:14Je m'appelle Olivier, ils disent Alifieu, Olivier, Olivia, enfin...
05:18Et au bout d'un moment, je me souvenais d'un nom que m'avait donné un ami algérien
05:22quand j'étais au lycée, qui était Zeytoun, qui veut dire Olivier en arabe.
05:26Et je donne ce nom.
05:27Et à partir du moment où je donne ce nom, se crée un autre personnage.
05:30C'est Zeytoun qui est l'otage.
05:31C'est à lui que ça arrive.
05:33Et Olivier Dubois regarde Zeytoun.
05:35J'ai essayé de mettre ma condition d'otage de côté
05:39et de m'imaginer comme un journaliste qui fait un très long reportage.
05:44Et ça, c'était pour le mental, quoi.
05:49Voilà, c'était vraiment pour le mental.
05:51S'imaginer autrement, essayer d'inverser la situation, en fait.
05:55Vous n'êtes pas captif, vous vous imaginez en tant que journaliste,
05:58vous faites votre travail, vous posez des questions,
06:00vous conciliez leurs réponses cachées discrètement sur du papier.
06:05Et puis vous essayez d'aller beaucoup plus loin,
06:06vous fixez des buts toujours un peu inatteignables
06:09pour que ça vous tire vers le haut.
06:11Le sport m'a aussi beaucoup amené.
06:13Un certain état d'esprit, pas d'esprit de soumission.
06:16Je pratiquais un art martial chinois, une discipline interne qui s'appelle le Baguazhang.
06:20Et c'est une discipline qui est très complexe, il faut y mettre pas mal de temps.
06:23Donc chaque avancée, chaque progression dans ce style était vue...
06:26Enfin, je le vivais comme une victoire.
06:28Ce qui, mentalement, est très bon dans ce type de conditions, dans une captivité.
06:32Et puis viendra après, quand tu auras la radio,
06:34évidemment les messages de ma famille et de mes proches
06:36et la mobilisation qui se met en place visant à me faire libérer.
06:40Il arrive parfois que les ravisseurs voient ce genre de vidéos
06:44et on espère alors qu'ils pourront la transmettre à Olivier.
06:48Et c'est pour cette raison que nous voulions lui faire part de ce message,
06:52de la part de la rédaction de Libération.
06:55Olivier, on pense à toi, on ne t'oublie pas, on ne lâche rien
06:59et on espère te revoir très vite parmi nous.
07:02On a l'espoir de pouvoir sortir, on imagine, on le souhaite,
07:06on le fantasme, on l'a sorti, on la fantasme.
07:08Après, on sait que c'est un espoir fugitif, j'ai envie de dire.
07:15Oui, c'est ça, c'est vraiment qu'un espoir, mais il est provisoire, il est fugitif.
07:19On y croit sans y croire, faut pas trop y croire non plus
07:21parce que ça peut vous affaiblir au bout d'un moment.
07:24Donc oui, on l'espère, mais on ne s'appuie pas là-dessus.
07:31Le 6 mars 2023, un pick-up arrive, 3 djihadistes, dont le chef de zone.
07:37Ils me prennent à part, il me faut écouter un document audio.
07:39Sur ce document audio, c'est la voix du numéro 2, Cédenne Aguita,
07:42qui m'apprend que si tout va bien,
07:44Inch'Allah, comme il dit, dans 14 jours, je serai libre.
07:48Il y a toute la partie transfert, il y a toute la partie qui consiste
07:51à passer de leurs mains aux mains des forces françaises.
07:55Il y a l'avion qui vous ramène à Niamey,
07:56il y a les premiers coups de fil avec les proches.
07:58Et puis, moi, c'était surtout revoir ma compagne et mes enfants.
08:03Et il y a ça au bout, quand j'atterris sur le Tamarac de l'aéroport en France.
08:09C'est ça, je sais qu'ils sont là et ils vont vraiment acter le fait que je suis libre
08:13quand je les verrai, parce que j'ai espéré ce moment-là pendant toute ma captivité.
08:18Ça a mis un certain temps pour se croire de retour.
08:21Le corps est de retour, pour la tête, ça met un peu plus de temps.
08:25C'est des problèmes de sommeil, c'est se réveiller en ne sachant plus
08:28si on est dans le désert ou si on est à Paris, on ne sait pas exactement,
08:32ou en ayant les réflexes qu'on avait quand on se réveillait, quand on était là-bas.
08:35C'est des choses qui mettent du temps à nous quitter,
08:39parce qu'on est en mode survie quand on est là-bas, on est en mode lézard.
08:43Et ça, il faut l'abandonner, il faut pouvoir le laisser derrière soi
08:46et reprendre une vie normale.
08:48Parce que c'est dur, il faut se reconnecter quand même avec son monde,
08:51se reconnecter avec ses proches, et on se rend compte que ses proches
08:53n'ont pas été épargnés par cette expérience, évidemment,
08:56ils se sont mobilisés, eux aussi, ils ont vécu ça, ils ont été blessés par ça.
09:01Ce n'est pas facile, c'est compliqué.
09:03Je crois que je suis rentré dans mes baskets, dans ma vie, dans ma nouvelle vie.
09:07À partir de l'automne 2023, moi j'avais pas mal de notes,
09:12j'avais plein de souvenirs et pas mal de notes.
09:14Et j'avais le désir de coucher ça par écrit, parce que je disais toujours à mes proches,
09:18« Posez-moi des questions, moi je vais avoir du mal à vous raconter ça de but en blanc. »
09:22Et il y a une pudeur quand même chez vos proches et vos amis,
09:24ils ne causent pas trop, non plus,
09:26remuer pour eux le couteau dans la plaie en vous posant des questions.
09:29Et le livre, c'était parfait, en fait.
09:31Ça me permettait d'utiliser ces notes, de me replonger dans mes souvenirs,
09:34de coucher tout ça sur papier,
09:35et de leur donner quelque chose qui raconte de A à Z, grosso modo, ce qui m'est arrivé.
09:40Donc pour l'écrire, je me suis basé sur mes notes, sur mes souvenirs, bien sûr.
09:44Et puis il a fallu rajouter ce qui était un peu difficile pour moi, c'est les émotions.
09:47C'est-à-dire, dans tous les événements que j'ai eu,
09:49me remettre dans la peau du journaliste autariste que j'étais,
09:53essayer de revivre ça de l'intérieur.
09:54Ça, ça a été le plus compliqué, évidemment.